L'imagination est quelque chose dont on ne peut mesurer ni contrôler la puissance, qui nous sort de la réalité, et en même temps peut la transformer. Elle peut unir ou séparer deux êtres, embellir ou détruire des vies.Et elle pousse de façon d'autant plus rocambolesque lorsqu'elle s'exerce dans l'attirance amoureuse. Avec les Herbes folles, Alain Resnais décrypte subtilement les différents modes de croissance de ces folles herbes imaginatives chez ses personnages -enfin, surtout chez Georges et Marguerite, car on voit bien que les autres ont su garder plus ou moins leurs pieds sur terre (Suzanne, a par ailleurs demandé à son fantasque mari de couper les herbes folles puisque les enfants viendront déjeuner le dimanche. Josépha, qui a été un fantasme concrétisé pour Georges, a judicieusement préféré à la fin de ne pas s'envoler dans les airs). Les cerveaux de ces deux êtres trop romantiques, il faut le dire, sont des terres particulièrement fertiles pour donner naissance à des idées les plus absurdes, incongrues et romanesques, lorsque survient le désir irrépressible de connaître l'autre.L'amour entre Georges et Marguerite dans cette histoire est donc purement imaginatif, pour ne pas dire imaginaire. Si fantasques qu'ils soient tous les deux, toutefois, Georges est un homme et Marguerite une femme, et c'est ainsi que cette différence a conduit au décalage de tempo et de timing entre eux, a empêché la concrétisation de leur amour, et qui a fait leur drame.Sa curiosité à lui, Georges, a d'abord été attirée par le hasard qui s'est matérialisé sous forme de ce portefeuille qui l'a lié à elle, par le drôle de nom , les drôles de photos et ce permis d'aviation de Marguerite, qui est vraisemblablement une femme peu ordinaire. Il cherche alors à la rencontrer, à la séduire, l'idéalise et la cristallise dans sa tête, cherche à voir en elle l'idéal féminin à la fois du corps et de l'esprit qui partage en plus avec lui cette passion de l'aviation. Et c'est justement parce qu'il l'a trop idéalisée qu'il est si facilement déçu par la moindre petite résistance de la part de Marguerite, et qu'il cherche à l'abandonner aussitôt qu'elle s'est intéressée à lui. Mais oui, lui est un homme, qui d'une part vit ses rêves d'enfance comme un petit garçon, et d'autre part vit ses pulsions comme un violeur, un meurtrier. Mis à part ce Georges d'apparence, père de famille tranquille et bricoleur, il y a donc deux autres Georges imaginatifs, l'un ange, l'autre démon. On ne saura jamais s'il a réellement été un criminel démoniaque, ses monologues intimes sont inquiétants et chargés de preuves contre lui-même (lorsqu'il fantasme sur les deux femmes du parking en ayant envie de les violer et étrangler, ou lorsqu'il se dit qu'il n'a plus de droit de vote), mais vu de l'extérieur, il est plutôt normal et bien sous tous les rapports, surtout quand il est en famille. Seule sa femme Suzanne semble connaître ses eaux troubles, mais elle semble aussi tellement résignée et magnanime qu'elle a l'air de le comprendre et de le soutenir quoi qu'il advient. Le Georges angélique est celui de l'amoureux évasif et maladroit, celui qui écrit à Marguerite pour lui raconter une vie rêvée, celui qui va au cinéma voir un film sur les aviateurs, celui qui lui crève les pneus aussi afin qu'elle ne s'échappe pas... Georges allégorise en quelque sorte cette dualité qui frôle la schizophrénie chez tous les hommes, qui gèrent différemment leur pulsion sexuelle et leur passion amoureuse.Marguerite est effectivement une femme qui sort de l'ordinaire. Et ce à cause de son pouvoir imaginatif hors du commun, justement. Le narrateur, en l'introduisant, nous la présente comme une femme qui a des pieds peu normaux, et qui donc ne peut pas prendre n'importe quelle chaussure. Alain Resnais fait évidemment allusion ici à l'expression:"trouver chaussures à ses pieds" pour ainsi faire la métaphore de l'âme soeur. Belle, riche, charmante, indépendante et intéressante comme elle est, elle ne manque pas d'attraction pour la gente masculine, mais elle est une sentimentale qui préfère se laisser séduire que de séduire. Elle aussi idéalise ses futures"chaussures", les fantasme, parce qu'elle n'en a pas vraiment besoin dans la réalité:il est évident que c'est une célibataire épanouie. Après son inquiétude d'être harcelée, la perte brutale de l'habitude d'être harcelée se transforme en curiosité et désir de connaître Georges - hélas, le début de son désir amoureux marque la fin de celui de Georges, ce goujat -. Mais en bonne célibattante sentimentale, courageuse et magnanime, elle continue à se montrer infiniment tendre et généreuse avec lui, cherche à se faire connaître par lui en l'invitant à sa séance de pilotage, cherche donc à se faire aimer par un homme qui ne l'aime déjà presque plus.La flamme entre ces deux-là est ravivée, lorsque Georges sort des toilettes la braguette ouverte (symbole grivois de désir primaire, sans doute) en rencontrant Marguerite, rayonnante dans sa combinaison d'aviatrice. A cet instant là, pour Georges, elle est l'idéal féminin du corps et de l'esprit personnalisé, et ils s'embrassent comme dans un film hollywoodien. Mais cette première"fin" est trop belle pour être vraie et Alain Resnais aime taquiner. Dans l'avion, on voit Marguerite qui a remarqué la braguette ouverte de Georges et ces deux tourtereaux, sous le regard clément de la femme Georges, s'embarquent dans ce tourbillon vertigineux mêlant amour et désir... pour enfin se démolir dans ce crash-crush aérien. Et voilà la deuxième"fin". Mais c'est sans compter sur cette troisième fin, moins théâtrale, qui semble si absurde de premier abord mais qui est au fond d'un réalisme cocasse: cette fille qui demande à sa maman"quand je serai un chat, je pourrai manger des croquettes?". Aussi, cette troisième fin nous apprend cette seule réalité qui subsiste: la frontière entre le réel et l'imaginaire ne sera jamais claire, les idées les plus folles se perpétueront de génération à génération.